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A la Une Jean-Paul Zennacker : "Parler comme dans la vie..."
C’est tout à fait par hasard redécouvrant une œuvre injustement oubliée : La Poupée sanglante de Gaston Leroux jouée au théâtre de la Huchette à Paris que l’idée d’interviewer le comédien et metteur en scène Jean Paul Zennacker ayant joué dans la série télévisée éponyme dans les années 70 est née. Cet ancien sociétaire de la Comédie française et comédien de talent nous confie avec philosophie une vision du théâtre à la hauteur des maîtres à qui il doit son parcours celui d’un homme de théâtre humble et qui parle vrai dans une spontanéité attachante.

GROS PLAN
Affiche du spectacle
© X,dr
On se souvient de vous sur le petit écran des trois chaînes françaises en 1975 incarnant le personnage de Bénédict Masson d’après l’œuvre de Gaston Leroux La Poupée sanglante au côté de Yolande Folliot .Puisque cette même œuvre est donnée en cette année 2017 au théâtre de la Huchette sous forme de comédie musicale , il nous importait de connaître votre avis d’acteur sur un choix scénographique: la comédie musicale, dans une œuvre dans laquelle j’aurais aimé entendre de votre part aussi des anecdotes historiques du tournage et d’autre part, quels conseils vous donneriez aux comédiens et à ce metteur en scène qui ont décidé en 1h15 au bas mot de nous faire voyager dans l’univers sombre et ésotérique si cher à Gaston Leroux ?

D’abord, je dois vous préciser que ne vivant pas à Paris, étant dans le centre de la France pour des raisons professionnelles et privées, je vais peu au théâtre, j’ai peu l’occasion d’y aller, je n’ai pas vu le spectacle mais je me promets d’aller le voir. Le souvenir que j’ai est évidemment celui d’une œuvre étonnante ; ces grands feuilletons c’est vraiment superbe, encore plus Gaston Leroux que « l’île aux trente cercueils » qui a été un peu étiré pour faire six heures et il n’y avait de toute façon pas la matière à l’époque. J’étais jeune comédien et j’étais ébloui parce que le metteur en scène Marcel Cravenne était un très grand réalisateur, Scipion était un grand adaptateur, la production c’était Pathé Cinéma, c’était de très grands moyens avec une tournée caméra cinéma et on a tourné dans de très bonnes conditions à Orléans et dans la région de Bordeaux. Les souvenirs que j’ai sont pour moi les souvenirs d’un rôle magnifique. Je devais me lever à 5h parce que j’avais 3heures et demie de maquillage tous les jours pendant plusieurs mois et je ne pouvais pas manger parce que j’avais les lèvres collées avec du papier cigarette et de la pâte. Je crois me souvenir que je pouvais juste boire avec une paille et du matin au soir je ne mangeais rien de la journée. Je me souviens notamment d’un début de matinée glaciale où on devait patauger dans un marais jusqu’au genou au moment de la séquence de l’assassinat des femmes qui brûlaient paraît-il dans le poêle à Landru. J’ai vraiment un souvenir ébloui mais puisque vous me demandez une anecdote j’en ai une qui est idiote peut-être mais je vais quand même vous la dire : mon frère aîné qui est musicien vivait aux États-Unis et il vient pour me voir. Nous avons tourné au château de Champs-sur-Marne et on y a tourné la scène de la guillotine. C’était une vraie guillotine d’ailleurs et j’avais demandé qu’on mette un clou en plus et au moment où la guillotine va tomber je vois mon frère qui arrive qui est épouvanté .La scène se termine et le metteur en scène dit : « coupez » et alors je dis quel est l’imbécile qui a dit « coupez » …éclat de rire ….

Et alors parlez-moi donc de l’idée que vous vous en faites d’avoir monté cette œuvre sous forme de comédie musicale ?

Ce n’est pas de circonstance, mais je trouve évidemment que d’adapter des chefs-d’œuvre pareils c’est une excellente idée et en plus de ça je trouve que c’est tellement riche, cette littérature est magnifique .Psychologiquement c’est exact. Bien souvent on part dans le fantastique et il y a plein d’aspects qui sont un peu à côté et là dans La Poupée sanglante tout est réussi je crois vraiment que c’est la suite d’une grande littérature, du mélo.

J’ajouterai dans le vif du sujet que dans les descriptions, ces auteurs savaient fasciner : c’était de la bijouterie, de l’horlogerie dans la narration, dans les descriptions et dans les paysages parce que quand on lit Gaston Leroux on voit les paysages n’est-ce pas ?

Je suis entièrement d’accord, ce sont de grands littérateurs on a eu des grands romantiques et puis derrière il y a eu le mélo et tout de suite derrière le mélo on arrive à cette littérature d’une grande qualité et on pense bien évidemment aussi aux Mystères de Paris, à Feval. Jouer une telle pièce au théâtre de la Huchette qui est un théâtre tout petit est à mon avis un véritable tour de force …

Parce que vous êtes un vrai saltimbanque Jean-Paul Zennacker, un homme de scène de ces années où vous aviez une vingtaine d’années et dans lesquelles la France était alors une France des villages, il semble qu’au-delà d’un parcours brillant et solide : diplôme du CNSAD en 1967 si je ne m’abuse avec comme maîtres Fernand Ledoux et Henri Rollan puis pensionnaire à la Comédie-Française - on ne reviendra pas sur un autre feuilleton très marquant qui vous rend aussi célèbre petit écran « l’Île Aux Trente Cercueils » jouant le rôle de Vorski auprès de Claude Jade - il semble donc, que vous ayez voulu rendre accessible cette passion du théâtre en créant tour à tour une troupe en province puis en ayant enseigné au Canada pays francophone très attachés aux particularismes locaux. Parlez-moi donc de cette conception ethnologique selon moi que je perçois de l’art dramatique ou plus simplement du théâtre chez vous et évidemment aussi de votre parcours. J’ajouterai la question suivante : si vous aviez vingt ans aujourd’hui avec la même passion qui vous animait à l’époque, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait devenir comédien ?

Il y a une grande différence entre l’époque de jeune comédien qui est la mienne donc dans laquelle j’ai vécu et celle que nous vivons aujourd’hui. Quand, à l’époque on avait vraiment envie de travailler, on s’en sortait très bien et pourtant la vie n’était pas facile. Moi il m’arrivait de manger une fois et demi par semaine et on était plusieurs dans ce cas-là, on vivait dans des chambres de bonne au septième étage à Paris. Il m’arrivait même de dormir parfois sur un banc dehors Place Clichy ou de m’enfermer discrètement au théâtre de France, à l’Odéon pour être chauffé la nuit. J’ai été veilleur de nuit, je travaillais aux Halles. On faisait des boulots insensés pour s’en sortir mais j’ai l’impression que la vie était facile parce que c’est vrai qu’il y avait les concours des grandes écoles et que j’ai eu la chance de réussir mon concours. C’est mon concours de sortie du conservatoire qui a décidé pratiquement de toute la suite.

C’est quand même exceptionnel car ce n’était pas tout le monde qui décrochait ce concours ! Il fallait que vous ayez du talent et que vous ayez cette hargne et cette volonté et que vous y croyiez vraiment ! C’était indubitablement votre destin je pense ?

J’ai envie de dire que c’était véritablement un sacerdoce et laissez-moi vous citer Sacha Guitry par rapport au sacerdoce qui a dit : « l’Eglise et le théâtre n’ont jamais pu s’entendre ; jalousie de métier ». J’avais le sentiment mais je l’ai toujours et ça ne m’a pas quitté que nous avons, mais je me méfie des mots qui peuvent ronfler mais sur un plan simplement laïque puisque je parlais de la religion, le devoir et le rôle d’apporter comme le disait les grands maîtres Vilar et d’autres, du divertissement, mais un divertissement qui n’abaisse pas l’homme où l’individu : divertir en instruisant. J’ai toujours voulu ça pour aller plus loin. Pourquoi j’ai voyagé ? Pourquoi je suis parti de tout ? D’abord parce que je n’ai jamais été un citadin. Je suis né en Alsace mais bon un peu à la campagne et même quand je jouais à Paris à titre d’exemple, j’ai joué 180 fois la Tour de Nesle, je faisais 50 kilomètres après la représentation la nuit pour rentrer à la campagne. J’ai beaucoup habité à la campagne et puis à présent, j’ai envie d’avoir des animaux, j’ai envie d’avoir de la place. Je réside au centre de la France, pas loin de Paris. J’ai une vie qui me plaît énormément et je fais à la fois de la création et à la fois de la formation mais dans des conditions magnifiques. Par exemple là on a pu se faire construire dans une dépendance à la campagne chez nous une scène de plus de 200 mètres carrés ce qui est providentiel. Il y a un an, j’ai fait une création : du George Sand et on a répété avec les acteurs pendant près de huit semaines dans des décors sur scène et en permanence.

J’avais envie de revenir sur l’idée des voyages. Le Canada est un pays francophone très attaché à ce qu’est "la vieille France" .Etait-ce un choix voulu de partir au Canada dans une démarche pourrait-on dire ethnologique comme je me suis employé à le suggérer précédemment ?

J’avais envie de quitter la France et puis le Canada c’est une histoire de fou assez longue à vous raconter .C’est terriblement hallucinant ! Il y avait une chance sur un milliard que les choses se passent comme ça, mais c’est une rencontre incroyable avec le directeur du Collège Français de Montréal qui est venu me voir jouer "Kean" d’Alexandre Dumas au théâtre Marigny et qui m’a dit : « voilà j’ai envie de créer un théâtre est-ce que ça vous intéresserait ? » et puis j’ai perdu sa carte et miraculeusement pourrait-on dire, c’est hallucinant, on s’est retrouvé un jour et quatre jours après je prenais l’avion pour Montréal mais je n’avais pas envie d’être directeur d’un théâtre et puis j’avais envie d’être avec des Québécois pas avec des Français expatriés là-bas . J’ai commencé à tourner pour la télévision, je devais faire un épisode, j’en ai tourné vingt-sept et j’ai fini au-dessus du titre. J’ai joué au théâtre le rôle de Burton au cinéma, j’étais heureux comme tout. J’ai monté des stages et puis je suis revenu parce que le Québec c’est une petite réserve de Gaulois au milieu 300 millions d’anglophones à peu près et c’est quasiment impossible professionnellement ; il se peut de faire un film de temps en temps et pour le théâtre il y a des intérêts à avoir l’accent. Il faut parler le français international comme ils disent donc c’est très serré finalement.

Dans la vision que j’avais du Canada en vous interrogeant je voyais une dimension ethnologique et avant de vous interroger je me suis dit il a peut-être délibérément choisi le Canada par rapport à l’image qu’on a de lui et en effet je vois quel personnage il est en photo et dans ses rôles. On voit que vous êtes issu d’un milieu rural et effectivement on voit bien maintenant que vous me l'avez dit que le Canada c’était le hasard mais au-delà peut être un choix de votre part parce qu’il y a une espèce d’authenticité là-bas non ?

Oui les deux se sont évidemment rejoint .On m’aurait proposé peut-être quelque chose de similaire dans un autre pays, j’aurais dit non mais là je rêvais de l’Amérique, je rêvais de l’Amérique en français et comme je ne suis pas anglophone parce que tout était plus grand et là j’étais vraiment à l’aise.

Mais revenons si vous le voulez bien à vos maîtres et je pense tout particulièrement à Henri Rollan qui, si on souhaite le résumer serait cette affirmation singulière quoique volontairement incomplète mais pointant un aspect majeur de son enseignement : c’est l’art de la diction, du geste, le temps de dire les mots, de les poser ! C’était un grand monsieur qu’on a malheureusement un peu oublié et ce serait bien aussi que vous m’en parliez

Alors écoutez je suis très heureux que vous me parliez d’Henri Rollan .Les années passant , j’ai deux personnes à qui je dois l’essentiel de ce que j’ai pu faire qui sont bien sûr Fernand Ledoux et j’ai envie de dire encore plus Henri Rollan que j’ai eu comme maître à la rue Blanche et qui ensuite à remplacé pendant plusieurs mois au conservatoire Fernand Ledoux . Je pense que les acteurs qui sont passés par Henri Rollan ont été marqués « au fer rouge » de la diction et c’est une obsession qu’on a d’articuler correctement la langue française .En plus en étant Alsacien d’origine, c’était une chose qui me tenait particulièrement à cœur et puis Henri Rollan ce n’était pas que ça, c’était aussi une culture hallucinante , une épaisseur humaine exceptionnelle ! Je me souviens , je le cite d’ailleurs aux comédiens, aux jeunes avec qui je travaille d’ailleurs et je leur dis à titre d’exemple qu’ en une matinée, en trois heures de cours, il y avait deux élèves et demi qui passaient, cela signifie qu’il y avait 1h15 par élève à peu de choses près et puis le dernier passait pendant vingt minutes et il repassait la fois suivante et ce qui est extraordinaire c’est le souvenir que j’ai d’une scène où je crois que c’est Bérénice qui vient et il expliquait en ces mots je cite : « il y a une partie de ton corps qui veut rentrer en scène parce que tu veux voir l’homme que tu aimes et une autre partie qui te dit n’y va pas tu vas mourir et pendant 1h20 il va martyriser la comédienne merveilleusement en lui disant avant qu’elle puisse ouvrir la bouche, ton corps doit être écrasé, doit être pris comme écartelé entre ces deux choses. » Il disait à l’époque alors qu’existaient les magasins dits du Louvre : "Allez au Louvre, pas au magasin mais au musée qui est en face" et puis il nous apprenait à parler et cela m’a beaucoup marqué c’était parler comme dans la vie même, en disant des vers, parler comme dans la vie ! Après bien sûr il y a le vers mais parler comme dans la vie ça c’est mon obsession !

Peu de jeunes aujourd’hui en lisant cette interview savent qui est Jean-Paul Zennacker .Il m’importait donc de vouloir qu’on parle de vos maîtres qui ont fait de vous aujourd’hui le metteur en scène, l’acteur, le comédien que nous découvrons en lisant ces lignes…

Henri Rollan était d’une grande qualité humaine .Vous savez cet homme avait un cancer généralisé et j’ai ce souvenir : il nous faisait cours le vendredi matin et l’après-midi et il y a un matin d’un vendredi où il est arrivé en smoking. Il n’était pas rasé et il avait dû faire la fête toute la nuit aux compagnons de taste vin ou dans quel-qu’autre ordre .Donc il n’avait pas dormi de la nuit et il nous a donné ses cours le matin et l’après-midi et après il est allé à la Comédie-Française pour y jouer le cardinal d’Espagne. Il n’était pas si jeune, il devait avoir quatre-vingt ans et vraiment j’ai le sentiment d’avoir connu les derniers personnages hors normes qu’on puisse avoir en France. Henri Rollan était une sorte de monstre sacré .Maintenant ces monstres sacrés existent mais ils sont ailleurs…

Votre stature et votre forte personnalité vous ont permis de jouer dans des rôles monumentaux souvent très classiques. Finalement quand on regarde votre parcours, votre premier rôle fut celui d’Hamlet je crois ?

Non pas tout à fait. La première grande pièce que j’ai joué c’était en 1976. J’ai appris le rôle en six jours et c’était Mangeront-ils ? de Victor Hugo avec Olivier Hussenot . J’ai joué tout de suite derrière "Les Misérables" avec Jean Marais et je jouais le rôle de Javert. J’ai joué effectivement au Théâtre des Célestins à Lyon "Hamlet" .Vous l’avez joué plusieurs fois dans votre carrière et mis en scène ? Je l’ai joué là et je l’ai repris en le mettant en scène et en créant quelque chose de fou je dois dire car j’avais reconstitué sous chapiteau géant à Paris le Théâtre du Globe. Les Anglais l’ont reconstruit mais à l’époque il n’existait pas et il y avait des gens qui arrivaient de l’aéroport et ils disaient au taxi : To the Globe Theater et le taxi les emmenait directement. J’ai même reçu une carte et une lettre un jour à l’adresse : Théâtre du Globe Paris et elle est arrivée par la poste .J’avais donc monté Hamlet avec une distribution de rêve Georges Marchal, Maria Mauban, Jean-Marie Proslier, Jean Davy, Michel Favory, Jean-François Poron... J’ai eu la chance d’avoir un producteur qui a voulu mettre de l’argent là-dedans et de pouvoir réaliser cette pièce dans des conditions de rêve.

Quel regard portez-vous sur le théâtre expérimental et sur la scène contemporaine et moderne au-delà du classicisme de vos choix d’acteur , de votre jeu, dans vos mises en scène et quel message souhaitez-vous faire passer au public en mettant en scène le texte de Jean Moulin Premier combat dans une pièce que vous avez choisi d’intituler Le choix ? On constate que dans l’ensemble de votre jeu, dans l’ensemble de vos choix qui sont assez classiques vous choisissez des personnalités fortes en même temps ou en jouant vous-même des personnalités fortes en les mettant en scène ou en choisissant des œuvres de cette envergure on ne peut apercevoir de fait qu’un théâtre dignement « Classique ». Quel regard avez-vous par rapport au théâtre qu’on dit "moderne" et "contemporain" ?

J’ai aussi joué heureusement des auteurs modernes. J’ai eu la chance de jouer en 1998 à Hébertot puis à la Cartoucherie au théâtre de la tempête La Grande Magie d’Eduardo de Filippo, un chef-d’œuvre , une pièce sur laquelle je travaille en ce moment et que je devrais mettre en scène cet été et jouer cette pièce est une merveille et l’auteur est simplement magnifique !

D’autre part, j’ai également repris ce texte que j’ai joué plus de trois cent fois intitulé Le Choix d’après le texte de Jean Moulin qui se nomme Premier Combat. J’ai voulu donner ce titre « Le Choix » parce que je trouvais que « Premier Combat" c’était guerrier et pour l’avoir donné dans des établissements scolaires, collèges notamment en banlieue, je trouvais donc que donner ce titre « Le Choix » c’était d’actualité et je disais aux élèves : « tout le monde a le choix ! Si tu es un jour secrétaire dans un bureau un jour tu auras le choix entre avoir de l’avancement en mettant des boules puantes puisque c’est le mot à la mode au nez de tes voisins… » Le choix est donc un texte magnifique issu de « Premier Combat » dans lequel Jean Moulin raconte les journées de juin 40 où les Allemands ont voulu l’obliger à signer un texte déshonorant. Il s’est tranché la gorge ! J’ai eu la chance de le jouer devant la famille de Jean Moulin qui a beaucoup apprécié et qui m’a donné les droits pour continuer de jouer. J’ai joué encore l’année dernière à Saint-Andéol qui est la ville de Jean Moulin.

En termes de créations modernes, je suis en train de travailler sur autre chose, un personnage qui est tombé dans l’oubli qui est Pierre Bayle, qui était une philosophie Huguenot de la fin du XVIIIe siècle. C’était le premier puisque je suis attaché à la laïcité et je dirai même, c’est le premier qui ai dit que si on voulait la paix civile dans un Etat il fallait séparer le civil et le religieux et il a eu de gros soucis puisque son ami intime Pierre Jurieu qui était un théologien Calviniste est devenu son ennemi et a voulu l’abattre absolument et a réussi à l’abattre d’ailleurs. Il est mort dans la misère mais ce qu’il faut retenir c’est que c’était le père spirituel de Voltaire et je travaille sur ce sujet pour en faire un spectacle que j’espère mettre en scène dans les mois qui viennent.

Par rapport aux jeunes puisque je veux parler des jeunes aussi ; quand je suis arrivé à Paris il y avait trois troupes nationale supérieure la Comédie-Française le TNP de Vilar et Le Théâtre de France Renaud-Barrault. Un jeune comédien à l’époque avait la chance s’il était sérieux, s’il travaillait de rentrer comme petit ver de terre dans une de ces troupes et d’y apprendre son métier sur scène à côté d’acteurs de toutes générations. A La Comédie-Française il faut savoir que c’était tous d’anciens premier prix mais qu’ils avaient entre 25 et 80 ans et cette intergénérationnalité si je puis dire faisait qu’on apprenait ce métier dans la réalité. Le problème c’est que comme les pouvoirs publics ont voulu supprimer les troupes d’acteurs et bien aujourd’hui qu’est-ce que font les jeunes ils sont encore dans des écoles de théâtre et ils montent des compagnies.

Il faut savoir qu’une compagnie ce n’est autre qu’une personne ; un garçon ou une fille qui s’agrège avec des gens de son âge et vous avez souvent des gens qui ont une énergie magnifique qui se débattent dans des conditions invraisemblables et qui paient pour jouer notamment en Avignon et qui à l’arrivée n’apprennent jamais véritablement les fondamentaux de leur métier. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas joué sur scène avec des gens qui ont 20,30 ou 40 ans de métier.

Le résultat est donc que ces comédiens travaillent dans des conditions matérielles extrêmement difficiles mais en plus de tout cela ils n’ont pas les bases, ils n’ont pas les fondamentaux. Il y a des acteurs qui font des stages continu avec le Pôle emploi qui ont 60 ans et qui viennent me voir et qui me disent on n’a pas les fondamentaux ! Le fait de savoir apprendre un texte avant de partir dans des idées de mise en scène c’est d’abord de se dire ce texte qu’est-ce qu’il raconte parce que l’auteur quand c’est un bon auteur et que ce soit Gaston Leroux où que ce soit Shakespeare où Molière, l’auteur nous donne en dehors des dialogues plein d’indication sur le personnage lui-même et ça il faut savoir le lire et beaucoup d’acteurs ne savent pas lire ces informations ce qui m’a toujours semblé ahurissant et là je vais me faire détester par plein de gens.

Voici l’exemple du comédien qui surligne la réplique et qui arrive avec un texte et il a son texte surligné et je m’insurge en disant : « Mais non d’une pipe ! Bon sang de bois c’est tout le texte qu’il faut apprendre ! » Si vous ne savez pas ce que dit l’autre comme ce que vous dites-vous, vous ne savez pas pourquoi vous lui répondez de cette manière à ce moment-là. J’ai joué avec des acteurs et les comédiens comme ça et je voyais qu’ils guettaient le mouvement de mes lèvres pour voir quand j’avais fini de parler pour attaquer la réplique. Pour moi, ce type de comédien ne peut pas jouer !

Mais revenons à la laïcité puisque c’est un sujet que nous avons abordé et ce qui me frappe tout d’abord ce sont vos origines alsaciennes et ce que beaucoup de gens ignorent c’est qu’on parle encore au jour d’aujourd’hui de Ministère de l’Intérieur et des Cultes et l’Alsace-Lorraine est encore sous concordat et les cultes catholiques, judaïques et musulmans et autres ne sont pas séparés de l’État qu’en pensez-vous ?

Pour moi c’est une abomination ! Tant pis, je vais me faire détester de mes concitoyens mais c’est par lâcheté ou par manque de courage que ça n’a pas été changé. On connaît l’histoire, on sait qu’ en 1905 l’Alsace était occupée par l’Allemagne et donc et par conséquent en 1918 on n’a pas voulu revenir là-dessus. En plus j’ai été élevé au petit séminaire et je n’en retire qu’un seul avantage c’est que ça m’a guéri jusqu’à la fin de ma vie des superstitions et le combat pour la laïcité surtout aujourd’hui me paraît être un combat fondamental .C’est encore peut-être une des dernières particularités de notre France et si cela fout le camp; c’est bien attaqué par le monde anglo-saxon ,s’est bien attaqué par la mondialisation et il ne restera plus grand-chose de nous où le meilleur en tout cas sera parti car nous sommes les seuls... On nous a dit pendant des années la Turquie , le Portugal …. Mais tout cela est faux car en Turquie les imams sont rémunérés par l’état et au Portugal comme en Irlande les députés qui ont eu le malheur de vouloir voter la loi sur « le divorce » ont eu des problèmes.

Pour finir une question sur vous et sur vos projets. Quels sont vos projets pédagogiques et scénographiques à venir ?

Alors mes projets, on n’est pas sans ignorer que j’ai créé "Le Domaine de l’Acteur" qui associe : la préparation de nouvelles œuvres dramatiques et l'amélioration constante de la qualité et du niveau professionnel d'acteurs, leur appui sur des rencontres, des présentations, des essais publics et le soutien à une vie artistique et culturelle en zone rurale. Si pour nous, de façon certes peu habituelle, ces trois objectifs sont intimement liés, c'est qu'ils gagnent à être menés conjointement, parce qu'ils se renforcent les uns par les autres.

Ainsi, l'élaboration de créations bénéficie d'une succession d'études, de recherches, de rencontres, conduites en rapport avec le perfectionnement de l'acteur, apporte à celui-ci le concret de l'activité de création, avec de réelles simulations de réalisations, qui le mettent au travail avec l'ensemble des artisans du spectacle. Création et formation nécessitent aux différentes étapes des rencontres, des confrontations et des essais publics. Cela génère une animation artistique et culturelle dans une zone rurale qui, avec l'appoint de résidents secondaires, de touristes et de vacanciers, offre des publics très divers. Pour atteindre au mieux ses objectifs, Le Domaine de l’Acteur s'est installé au centre de la France. En zone rurale, dans un vaste corps de ferme remodelé, il dispose d'espaces et de locaux favorisant une immersion maximale dans le travail, et offre des conditions de vie extrêmement favorables - calme, qualité des hébergements et de la nourriture, possibilités d'entraînement physique, pratique de sports, et ce dans un territoire riche en patrimoine. (Site Internet : [en savoir plus] )

D’abord pour la création on a créé un Festival d’acteurs en Berry et on compte en public environ 90 % de gens qui n’ont jamais mis les pieds au théâtre de leur vie et qui n’y mettront jamais probablement les pieds sauf tous les ans lors de notre rendez-vous annuel on a un public fidèle qui nous dit : « qu’est-ce que vous montez l’année prochaine ? » On attire des gens qui ont ni l’envie ni les moyens ni l’opportunité d’aller au théâtre c’est pour cela que je me bat pour un théâtre qui soit le plus vrai possible. Cette année dans le cadre du 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare j’ai monté avec des comédiens avec Raymond Acquaviva en partenariat avec lui « Comme il vous plaira ». On a répété pendant 4 mois et ces comédiens ont joué tous les lundis au théâtre des Béliers Parisiens et j’ai continué les répétitions avec eux jusqu’au mois d’août chez nous dans le Berry. J’ai reconstitué l’esprit d’une représentation Elisabéthaine et on a eu dans la salle 350 personnes dans un petit bled de 1800 habitants qui étaient tous scotché et je disais aux comédiens à Paris du théâtre des Béliers Parisiens : « Je ne vois pas le public ici à Paris, je vois le public qu’on aura quand on jouera en province et il faut que le public vous comprenne il faut que la situation soit vécue ». Jean Vilar faisant des remarques à des comédiennes leur disait dans Ruy Blas : « que les amoureux sois amoureux comme des fous que les jaloux soit jaloux mais qu’on soit dans la vraie passion dans la vraie vie le plus intensément possible ! » C’est ça ma passion ! C’est ça mon envie sur le plan de la création !

C’est ce que j’essaie de faire et sur le plan de la formation je suis parti pour construire un conservatoire d’été à la campagne sans les problèmes de stationnement de voitures, de téléphone et autres et des gens sont heureux, font la cuisine sur place avec des produits locaux et les gens vivent vraiment là à temps complet et on travaille en immersion, ce qui fait que à la fin de la journée on se retrouve tous à dîner et si on travaille pas après le dîner et bien le dîner peut durer jusqu’à tard dans la nuit et on peut poser les questions-là qu’on ne pose pas à l’intérieur des ateliers. C’est un vrai travail en immersion et c’est basé sur la vérité du jeu en allant le plus loin possible pour approcher le personnage au plus intime de ses réactions souvent on vit en surface. Là nous sommes en train de parler. Peut-être que vous vous avez un rendez-vous dans la suite de notre échange et en même temps que vous êtes avec moi vous pensez au fait que vous devez partir bientôt pour ce rendez-vous et ce contexte change notre écoute physiquement ce qui fait qu’on est jamais entièrement dans un moment .On est un peu dans le passé , si j’ai eu un gros souci dans la nuit aussi si j’ai mal digéré quelque chose et si je prends un cas extrême si j’ai un médecin qui m’attend et que je dois aller chercher des résultats et donc on est pas dans la capacité d’écoute dans laquelle on devrait être. Mon but est donc de créer une académie d’été au centre de la France. Là les comédiens peuvent travailler pendant un mois et demi et cela vaut six mois de travail.


Publié le 13/02/2017

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