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Entretien Rencontre avec Loredana Von Allmen
Rencontre avec Loredana Von Allmen, comédienne interprétant plusieurs rôles dans Crime et Châtiment mis en scène par Benjamin Knobil au théâtre l'Atalante à Paris (18e).

GROS PLAN
Affiche du spectacle
© Magali Koenig
Loredana, une artiste dont la vocation pluridisciplinaire l'amène à voyager d'un continent à l'autre. Sa pratique des langues étrangères, un passeport ouvert à la page 'Cultures du monde'. Loredana Von Allmen, c'est l'histoire d'une jeune femme qui nourrit ses appétits de théâtre, de scènes contemporaines, de rêves et de personnages d'auteurs classiques et vivants à interpréter. Je vous invite à vous asseoir à ses côtés, de prendre du plaisir à lire ses mots et d'aller la voir sur scène à l'Atalante dans Crime et Châtiment. Vous découvrirez une artiste exceptionnelle.

Loredana, le théâtre, une passion ou une vocation ?

"Le théâtre, une passion. Petite j'avais été voir L'Avare, je me demandais pourquoi je n'étais pas avec les acteurs sur scène. Plus tard, le rôle de Mathilda dans Léon (interprété par Nathalie Portmann) m'a habité pendant des années. J'ai vu et revu ce film. Puis d'autres films, d'autres histoires, d'autres spectacles... J'aime incarner, j'aime jouer, j'aime rêver, faire rêver et j'aime raconter des histoires. J'aime ce travail d'équipe, travailler avec des acteurs, des metteurs en scène, éclairagistes, scénographes, costumiers, tous ensemble sur la même histoire... Je trouve beau tous ces gens qui viennent dans un lieu, se retrouver, pour qu'on leur raconte une histoire. Ils viennent pour un voyage..."

Quels sont les auteurs classiques et/ou vivants qui influencent le choix des rôles que vous jouez ?

"Dostoievski m'a transportée, Victor Hugo, j'adore. Là, une chanson de Patti Smith, de Kurt Weil, de Brel, de Jim Morrison, ici Frankenstein, Dracula... un tableau de Lucian Freud, L'Homme qui rit de Hugo, Océan Mer de Baricco, La Tempête de Shakespeare, The Cook, The Thief, his Wife and her Lover, Daniel Keene, Marina Tsvaetaeva, Kubrick, Fellini, Frida Kahlo, Beckett, Tarkovsky, Psychose, Yvette Théraulaz, Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estes, Damien Murith, Wedekind, Ödon von Horvath... J'ai faim. Je me mêle à leurs rêves. Je butine. De la chair. Je fouille, je cherche, je goûte..."

Dans Crime et Châtiment, vous êtes à tour de rôle la fille de la logeuse, Sonia la prostituée. Que vous inspirent ces deux jeunes femmes que tout oppose ?

"Leur façon de tenir dans la vie me touche. L'une (Nastia) ne se pose pas de question sur pourquoi la vie, pourquoi elle, qui est-elle profondément, que doit-elle à qui. Elle vit, elle aime, elle rit, elle travaille - il faut bien de l'argent. Elle a un rapport très simple à la vie. C'est une ado très vive, un peu dingue, elle est attirée par un mauvais garçon... elle a envie de se brûler un peu.. et puis voilà, quoi. L'autre (Sonia) se sacrifie. Elle se donne pour sa famille, pour les autres. Elle se saignerait pour eux. Elle sauve. Elle aime, pardonne, comprend. Elle veut qu'il y ait le moins de mal possible, pas de reproche, être gentille, douce... Elle a une profondeur, une grandeur d'âme, une douceur, une fermeté. Elle a mal à la vie, tire sur la corde, s'oublie. Mais elle croit en la vie, en l'amour. Elle croyait qu'elle pouvait éviter le malheur avec soumission, douceur, prudence. Elle est impuissante face à la méchanceté. Elle endure avec patience et presque sans murmure. Elle a un côté où elle se ment, un certain déni de sa situation dramatique... Dieu la sauve. "Dieu fait tout." Elle croit en l'amour qui sauve. Dans le roman, elle tremble en lisant La Résurection de Lazare à Raskolnikov. Dieu existe. Le sacré la sauve. La putain au cœur ouvert. La sainte."

Vous sublimez de votre interprétation ces personnages successifs. Lequel a votre préférence ?

"J'ai un attachement tout particulier pour Sonia. C'est un très beau personnage. A fouiller. A vivre. A donner. Au début de l'histoire, dans le bistrot, Marmeladov dit à Raskolnikov : "On a tous besoin d'un endroit où aller, besoin d'un endroit où on nous prenne en pitié, où on soit compris, où on soit pardonné". Sonia est cet endroit. J'aimerais beaucoup jouer Dounia aussi, la sœur de Raskolnikov. Elle est très troublante. Elle est aussi dans ce rapport de sacrifice pour sa famille. Puis elle est attirée par un homme dangereux (Svidrigaïlov) et partagée par un garçon simple et bon, l'ami Razoumikhine, avec qui tout peut être plus simple, mais peut-être ennuyeux..."

Dostoïevski, souhaiteriez-vous prolonger cette expérience en jouant d'autres pièces de l'auteur russe ?

"J'ai découvert Dostoievski quand Benjamin m'a proposé le rôle de Sonia. J'ai plongé dans Crime et Châtiment avec ferveur. J'ai adoré les images, les personnages, leurs natures différentes, leurs drames, leurs façons de supporter la vie... de tenir.. J'ai ensuite lu Les Frères Karamasoff qui m'a fascinée. Je suis encore toute imprégnée de ces personnages, de cette histoire. Je rejouerais très volontiers d'autres textes de Dostoievsky. Cette plongée dans l'humanité, c'est énorme."

Loredana, vous êtes une artiste à part entière et vous l'avez démontré en commençant Crime et Châtiment par chanter en russe. Le chant, le travaillez-vous comme le théâtre car vous avez une jolie voix ?

"Merci. J'adore chanter oui. Je rêverais de pouvoir faire un spectacle de chant. Cette année j'avais envie de me lancer vraiment dans la musique, de composer des morceaux, d'écrire, de chanter. Je n'ai pas eu vraiment le temps, je suis sur plusieurs spectacles... mais ça viendra. Dans le chant, j'aime le lien avec le public, c'est un endroit particulier... proche du cœur... J'aime l'investissement dans le corps, la profondeur, les vibrations, le souffle, le rythme. D'autres choses passent..."

Votre garde-robe artistique s'ouvre aussi sur la pratique d'instruments de musique : le piano, le violoncelle et vous débutez à l'accordéon. Avez-vous grandi dans une famille d'artistes ?

"Ma mère chantait beaucoup quand j'étais petite. La musique, c'est quelque chose de libérateur pour moi. On a chez mes parents un beau piano, un crapaud noir qui appartenait à ma grand-mère, qui était, elle, chanteuse d'opéra. J'ai toujours adoré jouer du piano, c'est mon espace à moi, j'aime les choses fortes, émouvantes, et fines. J'aime plonger dans la musique. Ma famille n'est pas une famille d'artistes. Mes parents sont vétérinaires, mais ils sont curieux de tout, amateurs de théâtre et de cinéma. Ils me racontaient tous les spectacles qu'ils allaient voir. Mon père nous a raconté énormément d'histoires... Mes frères et sœurs sont scénographe, architecte et cuisinier. Mon grand-père paternel était vétérinaire, sa femme laborantine forcée par son père à être femme au foyer. Ma grand-mère maternelle chanteuse d'opéra et pianiste, son mari juriste. Je ne les ai pas connus."

Suisse et italienne, vous maîtrisez le français, l'italien, l'anglais et l'allemand, des langues avec une culture théâtrale. Avez-vous interprété des pièces de théâtre dans l'une de ces langues ? Laquelle vous séduit le plus pour sa tonalité ?

"Je rêverais de jouer dans une autre langue. J'ai eu une petite expérience de jeu en italien à Polveriggi (Italie). On y jouait Noces de Sang et on avait traduit quelques phrases clés en italien. C'était très fort. Et puis j'ai travaillé aussi avec des Russes, avec Youri Pogrebnitchko et Lilia. On jouait en français, mais on chantait deux chansons russes. L'expérience m'attire. Il me semble qu'on est plus libre dans une autre langue. J'adorerais jouer avec des acteurs étrangers dans une langue étrangère, où on ne pourrait se comprendre verbalement. Le jeu passerait dans tout le reste. En avril 2013, je suis allée à Buenos Aires, j'ai un peu appris l'espagnol. J'ai vu des spectacles formidables là-bas. J'aime beaucoup voir des spectacles en d'autres langues. J'adore les langues, les accents, les sonorités. J'aime les vibrations des langues, et ce qu'investissent les gens qui les parlent... si on prend les langues africaines, le russe, le français, l'arabe, le japonais... ce sont toutes des langues très différentes; certaines plus nasales, ou plus gutturales, plus ouvertes, plus fermées, plus aigues, plus graves, avec plus ou moins de souffle, plus ou moins de consonnes, des sons différents, des possibilités de sons, des sensations... J'adore aussi la langue des signes. Je la trouve formidable, très expressive, très logique. J'ai eu quelques cours de langue des signes françaises. ça me fascine. L'expression par des mouvements et des intentions précises. C'est fou comme la voix, la langue, le rythme, les mouvements reflètent la culture et le caractère d'une personne. J'aime sentir cela... Le russe et l'espagnol doivent être les langues que je préfère. Quand j'étais en Russie, j'aimais écouter les gens, j'avais envie d'apprendre tout, très vite... L'espagnol me fait mourir. J'adore. L'anglais est très vivant."

Vous codirigez la compagnie Uberrunter avec Claire Nicolas et Laetitia Barras depuis 2010. Quel est le registre de la compagnie ?

"La compagnie Überrunter se veut un lieu de recherche et d'expérimentation théâtrale. Nous sommes autant attirées par des pièces classiques, des textes contemporains, ou par des créations beaucoup plus expérimentales... nous naviguons entre nos trois univers... à travers le théâtre... et ses possibilités variées... Chaque spectacle est une proposition à part entière, une démarche nouvelle. L'une de nous a un projet, elle établit des workshops, nous trouvons une méthode de travail, et nous explorons, questionnons le plateau, le fond, la forme... Notre premier projet était le spectacle Peanuts, pièce contemporaine de Fausto Paravidino, avec Claire Nicolas à la mise en scène. Nous avons eu quelques expériences différentes, de créations de petits spectacles pour des événements particuliers. Et puis, le prochain projet de la compagnie est une création de Laetitia Barras, Le Jour où j'ai tué un chat. Créations. Workshops. Essais. Echanges et Rencontres."

Paris, Rome, Londres, Berlin. Dans laquelle de ces villes aimeriez-vous vivre ?

"Avec mon métier, je voyage énormément, pour des créations, des tournées, des projets... J'aime ça. J'aime bouger. Rien qu'en Suisse, je suis tout le temps dans le train, d'une ville à l'autre. Les grandes villes. La nature sauvage. Paris... J'aimerais Paris. Il s'y passe énormément de choses, il y a une histoire, des quartiers, des beaux parcs, des théâtres, des bars, des musées, du monde, tout y semble possible... je la découvre..
"Paris. Par la littérature, la chanson, le rap, le cinéma, il me semble la connaître... Et à la fois elle est dure, inaccessible, surbondée, sauvage, excessive, prétentieuse. C'est une ville pleine de vie, richissime. Elle m'attire.
"Roma, je la connais peu, je l'ai visitée deux courtes fois, surtout des monuments historiques. Je me rappelle une grêle dans le Panthéon. C'était grandiose. Je la connais peu. J'en ai une image décousue. Il y a beaucoup de trafic. Le théâtre là-bas est difficile, mais ça me plairait bien.
London, je l'ai adorée. J'ai aimé la ville, sa culture, ses monuments. Jouer en anglais me plairait énormément. Théâtre ou cinéma.
"Berlin bouge énormément aussi. J'y suis allée à différentes reprises, mon amoureux y était pendant un an. J'aime beaucoup cette ville folle, pas chère, belle.
"Buenos Aires, j'adorerais y vivre. Bien qu'il faille y adopter un rythme de fou pour y vivre du théâtre, c'est une dynamique qui m'a énormément plus, il y a énormément de théâtre, de recherche, de jeunes metteurs en scène, un théâtre très alternatif, beaucoup de créations. Et puis la ville m'a plu, le tango, la culture. Argentina."

Loredana, le mot de la fin.

"Merci beaucoup pour cette interview et pour vos questions. J'espère que j'ai pas trop mal répondu. Votre article sur le spectacle m'a beaucoup touchée. Merci pour votre travail, votre reconnaissance, vos références. C'est beau d'avoir un critique qui salue les qualités d'un spectacle. En tout cas ce Crime et Châtiment est une très belle aventure. Nous avons déjà beaucoup joué depuis un an. La pièce gagne toujours plus en poids, en profondeur. C'est génial. Nous avons été bien accueillis à Lausanne, à Sion, à Treyvaux, Genève, Troyes, et maintenant Paris. Pourvu que ça dure."

Loredana, merci de vos mots, lesquels nous transportent dans vos voyages, vos passions, votre vie. Longue route.


Publié le 29/01/2014

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