




Le Nouveau Locataire
de Ionesco
Mise en scène de Emilie Chevrillon, Coralie Maniez
Avec Paul de Launoy, Guillaume Compiano, Aurélien Rondeau
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Du 24/05/2010 au 12/06/2010
Ciné 13 Théâtre
1, Avenue Junot
75018 PARIS
Métro Lamarck Caulaincourt
01 42 54 15 12
A savourer plusieurs fois
Ah, que c'est bon, c'est si rare, quand le théâtre, niche en nous un petit coin de paradis. C'est si bon que je ne sais par où commencer, comme dans ces grands mezze libanais composés d'une douzaine de plats exquis. Cette forme est parfaite : une capsule, dans ce riche Festival des capsules, dont l'histoire est celle d'un homme qui veut se glisser dans une capsule.Depuis hier soir, je retarde le moment d'écrire cette critique, sans doute pour en prolonger le plaisir. Il me fallut longtemps pour m'endormir, ravi encore des couleurs de cette pièce de Ionesco, où chaque meuble est un jardin d'enfance, où chaque réplique et chaque geste sont un bouquet d'idées heureuses. Sans doute, craignais-je que mes propres rêves ne fussent pas à la hauteur.Hum... que c'est bon quand l'absurde est traité avec autant de recherches créatives et de saveurs, quand l'absurde est pris au sérieux, bien loin des outrances et des clichés faciles les plus fréquents dans ce genre, permettez-moi de ne pas citer cent noms pour ne garder en vue, ici, que notre plaisir, le vôtre, le leur, et le mien quand j'y retournerai bientôt. Curieux pourtant que ce genre soit si négligé en France, ou si mal représenté, bien que le créateur de notre roman français, Rabelais, en fut le premier inventeur au monde, à ce point d'inventivité constante.Hum... que c'est bon quand toute l'équipe d'un restaurant trois étoiles Michelin se met en quatre, huit, seize, trente-deux, soixante-quatre ; ils sont cinq sur scène, quatre personnages et le décor qui joue avec eux, au feu d'artifice des formes brèves - un décor de capsules pastels qui ne cessent d'exploser en surprises délicieuses. Cinq, cela multiplie leurs attentions pour le spectateur, tellement respecté.C'est un homme, grand mince et tout le temps déplacé, en lui-même aussi, Le nouveau locataire, "Le Monsieur", qui décide d'emménager dans un appartement trop petit pour tous ses meubles ; mais c'est le lieu qu'il a minutieusement choisi pour se faire ensevelir sous eux.Au début, c'est étrange, très étrange, bizarre ; nous sommes projetés dans un vide inquiétant, fort déstabilisant. Et soudain saute la première capsule, le Verbe se fait chair, "La concierge" parle.Emilie Chevrillon (la nouvelle craquante et perfide élève sage de La Leçon, à la Huchette) joue, avec jubilation, dans un rythme comique soutenu et très varié, cette concierge bavarde qui déchire le corps silencieux du locataire, fuyeur d'autres, fuyeur de mots. Elle le poursuit, le cajole excitée ou le menace méprisée, et chaque fois nous fait rire. Elle veut devenir sa domestique. Elle veut être sa présence, sa mère encapsuleuse, son hôte décapsuleuse. Elle veut être le mouvement du dehors et du dedans. Tant de vie à donner, à secouer l'enseveli déjà, cette sorte de geek futur.C'est d'ailleurs ce thème qui attira Emilie Chevrillon dans le choix de cette pièce : le renfermement dans des mondes virtuels où s'étiolent les gens. Elle en cosigne la brillante mise en scène avec Coralie Maniez, la scénographe et plasticienne, assistée de Faridje Akhounak, qui ont créé ce splendide décor-personnage animé, sorte de kaléidoscope du mirage des écrans quotidiens et capsuleurs. Tant de travail et tant de nuits, pour tant de grâce et de lumières... Tant de finesse dont le style me rappelle le funambulisme de Paul Klee, mon peintre préféré : "La peinture, c'est poser chaque couleur à sa place", vous ne l'oublierez jamais.Horlogerie de la volupté : la création de la bande sonore par Vassilena Serafimova ponctue à l'unisson ce spectacle si vivant, dont la fluidité de l'énergie bientôt circule en nous. Dans cette équipe, dont le plaisir de jouer ensemble est bien perceptible, Guillaume Compiano et Aurélien Rondeau font les deux "Déménageurs" qui lestent de leur bon sens enjoué, et leur bonne humeur, le céleste projet du Monsieur (le Ciel est une capsule). Réussiront-ils ?Je voudrais encore vous raconter chaque moment, mais il faut que je vous laisse le temps d'aller voir et revoir ce petit bijou, orfèvrerie dont les mécanismes s'ouvrent puis se resserrent autour du curieux destin de ce Monsieur, interprété avec une grande virtuosité par Paul de Lanoy (par ailleurs Maître de cérémonie de ce Festival, le très flegmatique "Georges"), à la manière d'un Tati projeté douloureusement dans l'univers de Kafka.Chez Jacques Tati, les objets ne sont pas tout à fait à leur place dans notre monde, ils se plaignent, crient, crissent, sous notre volonté. Chez Franz Kafka, l'homme est défait par des objets démesurés qui ne cessent de le rapetisser (observez bien la valise du Monsieur, au fil de la pièce ;-)Chez Ionesco, rien ne sera jamais à sa place car nul n'a de place qui vaille, tout est location provisoire, toute adéquation est impossible, il est absurde de la rechercher. Mais ce n'est pas important si l'on accepte cette étrangeté, d'étranger, de passages... "La seule société vivante est celle où chacun peut rester autre au milieu de ses semblables", disait Ionesco. Entendons-le rire avec nous. Cette magnifique re ré création, qui prolonge son esprit, l'exauce et l'exhausse, le réjouit dans son petit coin de paradis.
Philippe Dohy
30/05/2010

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