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Entretien Scarlett James, l’american dream au goût de sirop d’érable et de paillettes
Dix ans, le bel âge ! Temps d’insouciance, d’amusement et de délices. C’est également une étape importante lorsque l’on fête 10 ans de carrière. C’est ce que célèbre la magnifique artiste, effeuilleuse burlesque, Scarlett James, le 28 avril prochain, au Club Soda à Montréal. Pour l’occasion, elle crée un spectacle unique Scarlett Grande Revue entourée de grands noms de la scène burlesque canadienne, d’artistes de cirque et de musiciens. Ça promet…


GROS PLAN
Affiche du spectacle
© Marisa Parisella
Le burlesque est un art scénique qui se développe dans le monde entier depuis plus de dix ans maintenant. Nombreux sont les festivals qui apparaissent aux quatre coins du monde, les nouveaux et nouvelles performers/performeuses burlesques arrivant sur scène... Cet art ancestral du strip-tease ne passe plus inaperçu et est entré dans le monde du spectacle populaire, notamment grâce à certaines icones comme Dita Von Teese ou encore par le biais d'œuvres cinématographiques comme le film Tournée de Mathieu Amalric.

Apparu pour la toute première fois au monde, le 13 mars 1894, sur la scène du Divan japonais, à Paris, lors du spectacle Le Coucher d’Yvette de Blanche Cavelli, le monde du burlesque a fait beaucoup de chemin depuis.

J’ai interviewé Scarlett James. Une effeuilleuse, une artiste et une femme au cœur aussi grand et lumineux que son sourire. Cette jeune Morbihannaise quitte sa Bretagne natale à tout juste 20 ans et part vivre au Canada. Une histoire magnifique pour un fabuleux destin. L’american dream au goût de sirop d’érable et de paillettes.

Aujourd’hui, elle cumule les créations, les projets et les succès. Elle est la fondatrice du Montréal Burlesque Festival, l’ambassadrice de la sophistication burlesque à travers le monde, artiste burlesque, mannequin et designer. Scarlett crée tous ses costumes, ses numéros et accessoires de scène. Récemment, elle se lance dans une nouvelle aventure avec la création de "Fashionablebrat", une ligne de petits sacs à main mode. Et son livre, Burlesque, l’art de la séduction, a été publié à l'échelle internationale en 2012. Elle a remporté un Prix Gémeaux en 2013 pour sa mini-série documentaire "Burlesque l'art et le jeu de la séduction" (TV5). Elle a aussi été nominée pour Montréal Gazette parmi les 20 Montréalais les plus "hot" de l'année. Ainsi qu'au concours Arista 2012 dans la catégorie "Jeune leader du Québec". Sans oublier ses prestations sur les scènes du monde entier, ses passages à la télé...

2008, c'est l'année où commence l’aventure de Scarlett James dans l’univers fascinant du burlesque...

"En vérité, ça fait 11 ans. La première année est comme une année d’essai. C’est celle où l’on se cherche. Je savais ce que je voulais, mais il fallait trouver un style. La première année est donc une période d’exploration : je voulais vraiment savoir ce que j’aimais faire et qui, quel public aimait ce que je faisais. Mon premier essai aura été avec la troupe montréalaise Team Burlesque : c’est avec elle que tout a véritablement commencé. Je l'avais déjà contactée, mais ses membres tardaient à me rappeler. Et puis, un jour, on m’a appellée pour me demander si je voulais bien remplacer quelqu'un à la dernière minute. Le cœur battant, j’ai accepté. Je n’ai pas rejoint la troupe directement, j’ai toujours été en solo, mais je performais souvent avec eux. En parallèle, je cherchais activement un public, une clientèle intéressée par mon art et mes spectacles. Dès le début, je savais que l’univers où je souhaitais me diriger était celui du Main Stream, le grand public."

Vos numéros sont travaillés dans les moindres détails, de façon très esthétique. On y retrouve souvent les codes connus des shows cabarets (Le Verre à champagne, La Show-girl, La Geisha…). Combien vous a-t-il fallu de temps pour créer tous ces numéros ?

"Je suis encore en train d'y travailler ! Mes numéros évoluent avec moi. Par exemple, celui de mes débuts, Le Verre à champagne avec le costume jaune : si l’on compare les photos du début et celles d'aujourd’hui, on voit qu’il y a eu des modifications. Chaque numéro a une vie, indépendante et parallèle dans toute ma carrière. Il y a des morceaux qui changent, d’autres qui s’améliorent. Créer un numéro peut prendre six mois, de l’idée jusqu’à son accomplissement sur scène."

Vos costumes sont époustouflants, avec un design soigné. Ils sont travaillés dans les moindres détails. Idem pour vos mises en scène. Faites-vous tout toute seule ou travaillez-vous avec une équipe ou, parfois, un œil extérieur ?

"Tout dépend des numéros. En gros, tout est signé, réalisé par Scarlett James. Pour les costumes, j’utilise beaucoup de corsets, une pièce maîtresse, ma spécialité. Je les commande bruts et les retravaille entièrement pour pouvoir créer l’ensemble du costume. Les idées particulières comme le nœud ou la plume qui se détachent de la robe pour devenir des éléments de jeu, tout cela vient de moi.

"Pour ce qui est des chorégraphies, j’en suis habituellement l’auteure. Mais selon les numéros, j’ai déjà travaillé avec des danseurs et une chorégraphe. C’est assez rare, mais il m’arrive de demander de l’aide à d’autres professionnels lorsque j’ai des blocages. Par exemple, pour Absinthe ou pour le numéro chinois, en duo de danse, certains passages rappelant les scènes de combat d’arts martiaux des films asiatiques. Et aussi pour le numéro de Show-girl."

L’art de l’effeuillage burlesque connaît un grand boum. Il est présent partout en Amérique et en Europe. De nombreux festivals voient le jour partout dans le monde et on compte de plus en plus de performeuses et performeurs. Comment avez-vous réussi à vous imposer dans ce domaine et acquérir une renommée internationale ?

"J’ai travaillé très dur. J’avais cette idée précise de me diriger dans le main stream. J’ai également travaillé énormément sur la qualité de mes numéros. Je porte aussi une attention constante au brainding : le nom Scarlett James, doit évoquer, de lui-même, un spectacle de qualité. Parfois, je m'oblige à décliner certains événements qui ne conviennent pas à mon style. Je respecte totalement les univers de chacun, le mien est propre à l’univers de Scarlett James. C’est signé, c’est cohérent et clean. Il n’y a jamais de vulgarité, c’est toujours respectueux et dans l’idée d’élever la femme. C’est un univers féminin.

"Je fais aussi attention à mon image et à mes propos. Je ne parle pas de politique, ni de sport ou de religion. Mon art est de divertir le public, lui offrir un moment de rêve, de détente et de divertissement. S'il ressort heureux, j’ai accompli ma mission."

Vous êtes la fondatrice du Montréal Burlesque Festival depuis 2009. Cette année, le festival célèbrera, lui aussi, ses 10 ans. C’est également une entreprise familiale. Comment avez-vous réussi à convaincre vos proches à vous suivre dans cette belle aventure ?

"Ça s'est fait naturellement. Ma mère est très ouverte d’esprit. Elle est peintre, c’est une artiste. D’ailleurs, toute ma famille est dans le monde artistique. Mon grand-père maternel est peintre, lui aussi. Et du côté paternel, ils sont manuels et créent beaucoup. Ne pas être artiste ? Je n'aurais pas pu !

"Lorsque j’ai commencé dans le burlesque, je n’en ai pas parlé à ma famille, car je voulais être certaine que cet univers était fait pour moi. J’ai du quand même l’annoncer à mon mari de l’époque. Il me connaissait bien et il savait que ce n’était pas un délire narcissique ou exhibitionniste de ma part. Même si je n’ai rien contre, mais ce n’est pas mon cas.

"Avec mes premières performances, j’ai réalisé, non seulement, que j’adorais être sur scène, mais qu’en plus, le public aimait ce que je faisais. J’en ai parlé à ma mère. Elle a tout de suite adhéré et m'a même donné des idées !

"Ensuite, j’ai voulu réaliser des accessoires de scène. J’ai commencé avec zéro dollar, en mode récup’. C’est là que mon frère est intervenu : il m'a donné un coup de main, en m'aidant à transporter ma scénographie. Et ma mère m'a fait partager son savoir. Avec le temps, on s’améliore toutes les deux. Mon mari de l’époque a, lui aussi, contribué côté administratif, pour créer légalement la compagnie Scarlett James.

"Voilà comment ma famille est entrée en jeu. Je n’aurais jamais réussi sans elle. Puis les connexions amicales sont restées. Mon directeur de production, Domenic Castelli, est le premier à m’avoir trouvé un .contrat rémunéré pour mes shows. C’était à l’occasion d’un mariage, j’étais excitée comme une puce ! Depuis, avec Domenic, nous sommes toujours amis et nous travaillons toujours ensemble. Lorsque ma carrière s’est mise à décoller, il est la première personne que j’ai intégrée. Je suis quelqu’un d’extrêmement loyale et je suis attachée aux membres de ma famille. Où que j’aille, j’emmène mon monde. Ils sont ma sécurité. Je peux créer n’importe quelle folie, comme descendre du plafond, ils me suivent et sont excités autant que moi à vouloir le faire sur scène !"

Dans une récente interview, vous avez déclaré que vous aspiriez également à participer à de plus en plus d'événements locaux sur le thème de l'autonomisation de la femme. La scène burlesque est très engagée, très féministe aussi. Le burlesque est d'ailleurs né dans un contexte d’une envie forte d’émancipation et de reconnaissance de la part des femmes. Aujourd’hui, la scène burlesque est marquée par cette histoire. Quel est votre positionnement en matière de féminisme et, de manière générale, sur les diverses revendications portées par le monde du burlesque ?

"Je ne suis pas féministe. J’adore l’homme autant que j’aime la femme. Seulement – et cela devient de plus en plus évident aujourd’hui – dès qu’une femme s’effeuille sur scène ou s'assume davantage dans sa féminité, sa sensualité et sa sexualité, les femmes aussi bien que les hommes pensent directement à l’objectivation de la Femme. Alors que non ! C’est une femme en pleine possession de ses moyens ; c’est une femme qui incarne pleinement son propre corps ; qui s’accepte pleinement ; et qui vit en paix intérieure sa féminité, sa sensualité et sa sexualité ! Ça, c’est le premier message.

"Hommes et femmes ne sont pas égaux. Mais il n’y a pas un sexe meilleur que l’autre. On a besoin l’un de l’autre. J’apprécie – cela rend ma journée plus agréable – lorsqu'un gentleman, avec un grand sourire, me tient la porte. En quoi est-ce mal ?! Nous sommes tous conscients que nous sommes capables de l’ouvrir, cette porte ! J’aimerais que la femme soit moins castrante vis-à-vis de la gente masculine. Donnons-lui la chance de s’exprimer, pauvre garçon. Et en ce moment, c’est l’horreur, les hommes n’osent même plus nous regarder ! Mais je pense que c’est un retour du balancier, un retour de l’extrême. Il faut nous rééduquer. Ça c’est le deuxième message.

"Le troisième ? Une femme qui s’assume pleinement va être capable de montrer à la gente féminine plus jeune, que la beauté se trouve partout, qu'elles que soint nos formes et nos couleurs. Elle va pouvoir éduquer ces jeunes femmes à comprendre que la beauté n’est pas uniquement ce que leur imposent les médias. Et surtout, que même si tu ne rentres pas dans ces critères dits "de beauté", tu es jolie. Le burlesque va donc à l’encontre de ce que les médias nous dictent sur ce qu’est la beauté, en montrant des femmes de tous âges, de toutes couleurs et de toutes silhouettes sur scène. Toutes les femmes sont belles ! Que l’on soit homme ou femme, on a tous quelque chose à offrir et il est important d’être capable de le reconnaître et de mettre ça en avant.

"De par mes créations et mon art, j’apporte ça avec douceur. Je trouve que nous sommes dans un monde qui véhicule la culture du choc. Certains cherchent à être choquants pour être vus. Moi, je trouve qu’il y a assez de violence. Je suis là pour donner une pause aux gens."

Artiste aux multiples talents, vous êtes effeuilleuse burlesque, organisatrice d’événements, créatrice d'une ligne de petits sacs à main, vous performez sur les scènes du monde entier... A quoi ressemble la journée "type" de Scarlett James ? Vous ne dormez pas...

"Au contraire, le sommeil est une priorité ! L’être humain est une machine hautement sophistiquée, il faut en prendre soin. Ma journée type ? D'abord au bureau sur l’ordinateur et au téléphone pour gérer les rendez-vous, les rencontres avec les clients, avec la production des accessoires (car désormais, certaines créations plus conséquentes requièrent le talent de professionnels et d’experts). Ensuite, je passe du temps avec mon amoureux, car la vie de famille est importante. Puis je repars travailler sur les accessoires et les costumes, pour les dernières retouches et les ajustements (peinture, couture, strass...), la réparation et la maintenance des costumes. Et bien sûr la répétition des numéros. Si je ne suis pas en période de représentation, je m’occupe de Fashionablebrat, ma ligne de sacs à main que je crée moi-même. Mais lorsqu’il y a un spectacle le soir, je prends un peu plus de pauses."

Dix ans de carrière en 2018. Contrairement aux danseuses dites plus classiques, on admire encore sur les scènes burlesque, des pionnières comme April March, Tempest Storm... Pensez-vous à votre carrière dans les années à venir ? Quels sont vos projets ?

"J’ai tendance à me concentrer sur le moment présent le plus possible, parce que regarder en avant, dans le futur, me crée beaucoup d’anxiété. Pour Scarlett James, tant que j’ai du plaisir, de l’amour et que je me sens bien dans ce que je fais, je continuerai. Quand ce ne sera plus le cas, je verrai à ce moment-là. Chaque chose en son temps. J’ai appris une chose avec la vie : elle a sa propre idée, son propre plan. La vie te donnera ce dont tu as besoin quand tu seras prête. Ni avant, ni après. A-t-on vraiment une décision à prendre ? On peut prendre des décisions mineures sur le chemin, on fait ce qu’on a à faire et, ensuite, il y a des opportunités qui se présentent. On les prend ou pas. J’ai réalisé qu'il ne sert à rien de faire des grands plans. En même temps, il y a de la visualisation lorsque l’on fait de la méditation ; c’est une discipline de vie que je pratique. J’avais toujours rêvé de performer à Dubaï, présenter un show burlesque là-bas, dans un espace public et non pas à l’occasion d’une fête privée, j’entends. Cela n'avait jamais été fait. J’ai eu cette chance et je souhaiterais renouveler cette expérience.

"Mais je ne me vois pas dans un avenir de 10 ou 20 ans. La vie est trop courte. Et quand on pense comme ça, on oublie d’apprécier le moment présent, on oublie d’être dans notre corps. Je continue à rêver et à imaginer, mais c’est important d’être ici et maintenant.

"J’aimerais ajouter quelque chose pour finir cette interview. Dans l’esprit de rendre à la planète le bonheur quelle m’apporte, je soutiens l’initiative "Sans Paille". Désormais, dans toutes mes productions, il n’y aura plus jamais de paille en plastique. J’aimerais que le mot se passe et que d’autres producteurs et productrices emboîtent le pas. #strawinitiative ou #initiativepaille. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Si nous faisons tous un geste, cela fera boule de neige."

Interview réalisée le 11 avril 2018 à Montréal, par Cyriel Truchi-Tardivel. Merci à Scarlett James pour son temps, sa gentillesse et son énergie rayonnante.


Publié le 22/04/2018
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