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Dans l'actualité A 103 ans, la doyenne des comédiens est morte
Dans la nuit du dimanche 24 au lundi 25 septembre, Gisèle Casadesus s’est éteinte, entourée de l’amour de ses proches. Agée de 103 ans, elle était la doyenne des comédiens.

GROS PLAN
Affiche du spectacle
© X,dr
Des boucles blanches encadraient un visage d’une douceur infinie. Son œil malicieux renvoyait à la Maison de Molière qu’elle servit pendant près trente ans. Digne, réservée, elle avait le verbe clair et son esprit pétillait, sans jamais blesser : c’était une grande dame, consciente du fait qu’elle appartenait à une dynastie d’artistes se partageant entre la musique – son cousin Robert Casadesus était une des sommités du piano - et le théâtre. Ce qui se poursuit aujourd’hui, alors qu’ils sont à la cinquième génération.

Gisèle Casadesus est née le 14 juin 1914, au pied de la butte, dans cet appartement qu’elle n’a jamais quitté. Face au Sacré Cœur et dominant les environs, on a l’impression d’être dans une tour ; la lumière l’inonde. Henri, son père, est le fils d’un Catalan, originaire de Figueras – la patrie de Dali. Celui-ci, violoniste amateur, trime dur dans un Paris qui n’est pas spécialement tendre avec les étrangers. Il aime pourtant cette ville où la culture triomphe. Aussi se jure-t-il que tous ses enfants seront musiciens. Ce qui sera le cas pour huit sur neuf. Henri, le quatrième, sera altiste et membre du Quatuor Capet. Egalement chef d’orchestre et, avant l’heure, créateur de la première formation baroque, avec découvertes de manuscrits et exécution sur instruments d’époque. Compositeur, il dirigera la Gaieté Lyrique.

Gisèle avouera que son amour du théâtre a commencé par l’opérette. Sa mère, Marie-Louise Beetz, est une harpiste connue. Elle hésite un moment à marcher sur ses brisées, mais sentira vite que sa vocation c’est les planches. Pierre Faubert, comédien adulé, lui donnera ses premières leçons, mais elle se retrouvera vite, au Conservatoire, sous la férule de Georges Le Roy. Premier prix de comédie, la Maison de Molière la sollicite. Elle y entre à l’âge de 20 ans. Elle y connaîtra toutes les vedettes. A commencer par Pierre Fresnay qui lui donnera la réplique dans une scène brûlante…

Gisèle Casadesus admirait Madeleine Renaud, cantonnée dans les rôles d’ingénues. Très sportivement, elle accepta de partager cet emploi avec elle. D’ingénue, elle passera aux soubrettes – on se souvient encore de sa prestation dans Le Jeu de l’Amour et du Hasard – et aux femmes piquantes. Son éventail pourtant s’avère beaucoup plus large. En 1937, elle crée Asmodée de François Mauriac dans une mise en scène de Jacques Copeau et avec pour partenaire Fernand Ledoux. L’administrateur de la Comédie Française est alors Edouard Bourdet. A la générale, il réunit le Tout-Paris. Anecdote significative : au premier acte, Ledoux porte un costume clair, mais il le troque soudain pour un complet sombre, ce qui sied mieux à ce personnage diabolique. Ce changement lui a été soufflé par un spectateur, ami de Bourdet  …. Léon Blum en personne. Le rôle d’Emmanuelle d’Asmodée a mis les projecteurs sur Gisèle Casadesus.

Deux ans plus tard, elle est nommée sociétaire. Et la 400e de l’illustre boutique à qui elle donnera tout son temps, se détachant des querelles, survolant les intrigues, traversant sans férir les périodes sombres - Guerre, épuration, humeurs des camarades. En 1962, elle prend du recul et toute sa liberté, bénéficiant, à quelque temps de là, du beau titre de Sociétaire Honoraire. On la voit désormais interpréter sur toutes les scènes Anouilh – Le Bal des Voleurs, le Rendez-vous de Senlis – André Roussin – Les Œufs de l’autruche, Lorsque l’enfant paraît… La Voyante – Eugène Ionesco – Ce formidable bordel ! – Jean-Luc Tardieu - Le Bonheur à Romorantin – Samuel Beckett – Fin de Partie. Elle revient Salle Richelieu pour La Folle de Chaillot. Mais ce qui est le plus marquant, c’est Savannah Bay qu’elle interprète à Chaillot avec sa propre fille, Martine Pascal. Marguerite Duras l’eût sans doute aimée.

Le cinéma fut pour Gisèle un amant inconstant. Certes, elle apparaît dès 1934 dans L’Aventurier de Marcel L’Herbier, croisant pour la première fois Jean Marais. Mais sa voix, à l’époque, est faite pour les salles de théâtre. Au cinéma, elle était parfois haut perchée. Ce qui ne l’empêche pas de camper une grande dame dans un Du Guesclin campé par Fernand Gravey ou de se retrouver la partenaire de Georges Guétary dans Les Aventures de Casanova. Elle apparaît dans Vautrin, aux côtés de Michel Simon, et dans L’Homme au chapeau rond aux côtés de Raimu. Avec le temps, sa voix assagie et son personnage de femme hors du commun en ont fait une icône du grand et du petit écran.

C’est une marquise française dans La Lumière des Justes d’après Troyat et l’épouse d’un président d’assises dans Verdict d’André Cayatte. Cette fois, elle est face à Gabin et à une Sophia Loren qui joue les panthères blessées. Dans le Promeneur du Champ de Mars, elle est une des « consciences » de Mitterrand/Michel Bouquet. Dans Hommes, Femmes, Mode d’emploi, Claude Lelouch fait de Bernard Tapie son fils. Mais tout cela n’est rien avant un de ses derniers rôles : l’institutrice, si touchante, si humaine, de La Tête en friche. Gérard Depardieu, en jardinier inculte, lui renvoie la lumière. Pour la France entière, elle est Notre Aînée. Celle au fond dont tout le monde rêve.

A la ville, Gisèle Casadesus était une femme délicieuse. En protestante rigoureuse, elle entretenait une certaine réserve. Je l’ai côtoyée à l’Ile de Ré dont mon père était originaire. Un jour, la rencontrant à Paris, lors d’un concert de son fils Jean-Claude, je la salue et nous échangeons quelques mots, mais dans la réserve. C’est alors qu’elle me rappelle et, se penchant à mon oreille, me dit toute son affection.

Les souvenirs remontant, je me revois ado, assistant à Ars-en-Ré à une journée de bienfaisance. C’était elle qui l’animait, mobilisant son fils, l’actuel chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus pour une saynète, Théodore cherche des allumettes ; ensuite son mari, Lucien Pascal, pour Les Pauvres Gens de Victor Hugo ; se réservant pour elle La Paix chez soi – une satire de Georges Courteline.

La famille avait fait front. Belle famille en vérité et ne vivant que pour l’art ! Lucien Pascal, le père – Probst à la ville - comédien et directeur de scène. Jean-Claude Casadesus, chef d’orchestre et patron de l’Orchestre National de Lille. Martine Pascal, comédienne. Béatrice Casadesus, sculpteur et artiste plasticienne. Dominique Probst, compositeur et auteur de cet opéra poignant : Maximilien Kolbe. Le sujet relate le sacrifice d’un prêtre à Auschwitz, prenant la place d’un père de famille condamné à mourir de faim. Aussi curieux que cela puisse paraître, le livret est d’Eugène Ionesco. Une telle œuvre conduit à l’œcuménisme puisque le héros est catholique, le librettiste orthodoxe et le compositeur protestant.

Aujourd’hui, Gisèle Casadesus a passé la mer. Elle repose désormais à l’Ile de Ré, ce lieu qu’elle a aimé et où toute la famille s’agrégeait. Malgré les grains, les jours de tempête, sa voix restera la plus forte, car la voix d’un comédien ne meurt jamais. Elle est gravée dans nos mémoires.


Publié le 27/09/2017
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