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Dans l'actualité Adieu Jeanne Moreau

GROS PLAN
Affiche du spectacle
© X,dr
Dans la nuit du 31 juillet, au plein cœur d’un été capiteux – le même que celui des Amants de Louis Malle – Jeanne Moreau tire sa révérence. Une icône de plus qui disparaît de notre ciel étoilé, mais sans doute la plus grande. Avec une longévité étonnante : 71 ans sur la scène et à l’écran. Cette présence vaut celle de Sarah Bernhardt, qui a fait le pont entre la période romantique et la Belle Epoque. Mais cette Sarah Bernhardt-là s’est tournée vers "la lanterne magique" au point de l’habiter complètement. Et c’est à ce titre qu’elle a été élue à l’Académie des Beaux Arts. De surcroit, la première femme à y entrer.

Que retenir d’elle, alors que les témoignages abondent ? Comme un peu cassé après une nuit d’ivresse, je ne veux retenir qu’une dizaine des 130 films qu’elle a tournés : Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, Touchez pas au grisbi – où Gabin la gifle sans ménagement – L’Histoire Immortelle où Orson Wells signe son plus grand chef-d’œuvre, Les Dialogues des Carmélites – Jeanne Moreau y incarne Mère Marie, aristocrate jusqu’au bout des ongles – Querelle de Fassbinder, Monsieur Klein de Losey et La Mariée était en noir de Truffaut. Je ne parlerai pas de Jules et Jim, qui l’a pourtant lancée aux yeux du grand public. Je lui préférerai Moderato Cantabile. C’est la rencontre avec Belmondo, mais aussi Marguerite Duras et surtout Peter Brook, l’homme de théâtre, qui fait ici preuve de retenue et d’un minimalisme, en adéquation avec le noir et blanc de la pellicule.

Mais c’est la scène, le démon secret de Jeanne Moreau. Fille d’une Anglaise, danseuse de music-hall et d’un restaurateur – le patron de La Cloche d’or, rue Fontaine – elle lorgne déjà du côté des théâtres. Aussi suit-elle, en cachette, les cours de Denis d’Inès, sociétaire de la Comédie Française. Elle entre ainsi au Conservatoire et très vite, à dix-huit ans, est pressentie pour des petits rôles.

Moment étonnant : sa présence au premier Festival d’Avignon, celui de 1947. Elle paraît dans les trois pièces à l’affiche : Richard II de Shakespeare, Tobie et Sara de Claudel, La Terrasse de Midi de Maurice Clavel. La rue de Richelieu lui offre d’emblée le rôle de Joas d’Athalie. Engagée pour de bon, elle débute dans Un Mois à la campagne de Tourgueniev. Sa joie est si grande qu’elle la partager avec son père, mais celui-ci, furieux, la chasse du domicile familial. Elle en tire une force et une liberté qui illuminent sa carrière. Le cinéma lui fait les yeux doux (Il est minuit Docteur Schweizer, avec Pierre Fresnay) mais elle reste fidèle à cette rampe qui s’allume chaque soir. Plongée dans le répertoire, elle joue aussi bien Beaumarchais que François Mauriac (Les Mal-aimés). Avec Les Caves du Vatican, tiré de Gide, Jean Meyer la destine au rôle de la petite prostituée. Cet emploi lui collera à la peau, notamment quelques années plus tard dans L’Heure Eblouissante.

Quittant le Français, elle passe chez Jean Vilar, c’est-à-dire au TNP et au Festival d’Avignon. On la découvre dans Lorenzaccio. Un autre jour, elle est l’Infante dans Le Cid. Un soir enfin, tandis que les cigales stridulent, elle incarne Nathalie du Prince de Hombourg. Face à elle, Vilar, le maître, mais surtout Gérard Philipe, qui n’a jamais été aussi beau, dans sa chemise immaculée. L’heure éblouissante, là voilà vraiment, puisque se conjuguent force, beauté, jeunesse et création. Quant au public, celui réuni dans ce Verger d’Urbain V, il ne sera jamais aussi fervent.

Jeanne Moreau remontera sur scène. Mais seulement de temps en temps. Donc pas assez à mon goût ! En 1974, elle fera une prestation remarquée dans La Chevauchée sur le lac de Constance, de Peter Handke, avec Delphine Seyrig, Gérard Depardieu et Michael Lonsdale. Récidive en 1989, à Avignon, avec La Célestine de Fernando de Rojas, le grand classique espagnol  mis en scène par Antoine Vitez ! Enfin, on ne saurait oublier Le Récit de La Servante Zerline de Hermann Broch. Elle met ici toute sa fougue, ce don d’elle-même et ce charme qui nous va droit au cœur. Ah ! Ce charme ! Je me permets d’évoquer ici un souvenir personnel. Plus une image d’ailleurs qu’un souvenir : Jeanne Moreau, en grandes bottes noires et maxi en vison, arpentant sous la neige les rues de Montréal. Elle donnait l’impression de jouer avec les flocons, sans pourtant se départir de ce beau sourire.

Enfin, ce qu’il faut retenir surtout, c’est sa voix, prenante, sensuelle, avec une petite pointe d’acidité qui tenait de la provocation. Avec l’âge, l’étoffe sombre l’a rendue plus dramatique. Comme lors de cette rencontre avec Etienne Daho, au Théâtre de La Madeleine, où elle interprétait Le Condamné à mort de Jean Genet. Je l’entends encore :

« O viens, mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort !
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde ! »


Publié le 08/08/2017
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