DAMOCLES de Nicolas Cimelli

Genre : Comédie
Distribution : 4H 1F
Durée : Environ 2 heures
Au IVème siècle av JC, Denys, tyran de Syracuse a bâti un empire et vit dans son palais, entouré d’une foule de gardes et de caméras. Un jour que son orfèvre Damoclès s’étonne de le voir soucieux malgré sa richesse et sa puissance, le souverain lui offre de prendre sa place une journée. L’orfèvre accepte. Le lendemain, il savoure quelques heures son privilège éphémère. On lui révèle soudain la supercherie : il a été placé sous une épée suspendue, et son trône est un plateau télé où Denys apparaît. Après avoir essuyé plusieurs railleries,Damoclès interrompt le discours public du tyran et donne à ce dernier une leçon philosophique. Pour ne pas perdre la face devant les caméras, Denys ordonne qu’on enchaîne Damoclès jusqu’à ce qu’il s’excuse. Mais, gardé sous l’épée et le feu des projecteurs, refusant de céder, Damoclès devient le héros d’une étrange télé-réalité dont la popularité est sans précédent. Retenu prisonnier, à la merci d’une arme mortelle et au milieu d’un spectacle médiatique destiné à dégrader et utiliser son image, l’orfèvre parvient enquelques jours à s’affirmer en bouffon virtuose et provocateur. Alors qu’une nouvelle guerre contre l’ennemi Carthage se profile, le Damoclès show n’est-il qu’une télé-réalité mortifère ? Pour avoir cherché son heure de gloire, le modeste artisan affiche-t-il une course à l’abîme? Ou bien porte-t-il le ferment d’une libération contre la tyrannie ?

 Note de l'auteur. L’ensemble de la pièce est un huis-clos dans le palais de Denys l’Ancien, puissant tyran sicilien du IVème siècle av JC. Presque toutes les scènes se dĂ©roulent dans la mĂŞme salle oĂą se trouve ce lit royal sur lequel Damoclès sera. 35 personnages interviennent mais la pièce peut ĂŞtre jouĂ©e autant par une vaste troupe que par une formation de 4 ou 5 acteurs.Dès la première scène, on dĂ©couvre Denys l’Ancien, en proie Ă  ses habitudes paranoĂŻaques : il reçoit le responsable de sĂ©curitĂ© du palais. Le spectateur sera dès le dĂ©but de la pièce intriguĂ© par le tĂ©lescopage entre le contexte politique de l’AntiquitĂ© et les Ă©lĂ©ments modernes qui l’infiltrent. Le tyran est autant prĂ©occupĂ© par la vidĂ©osurveillance qui protège et isole le palais que par la mise en scène politico-mĂ©diatique Ă  travers laquelle il s’expose Ă  son peuple.Damoclès, l’orfèvre du roi, se trouve pris au piège du système mĂ©diatique. Lorsque – Ă  la suite d’un tĂŞte-Ă -tĂŞte avec Denys – il est invitĂ© Ă  prendre la place du souverain pendant une journĂ©e, il ne soupçonne pas qu’il est au centre d’un divertissement tĂ©lĂ©visĂ© oĂą son image ridiculisĂ©e doit servir d’ornement au discours politique du tyran. DĂ©couvrant les camĂ©ras, moquĂ© par un prĂ©sentateur et pointĂ© du doigt par le tyran, Damoclès refuse de se taire. En interrompant le discours du souverain populiste, il perturbe le programme politico-mĂ©diatique attendu. En un sens, Denys et Damoclès sont tous deux pris au piège des camĂ©ras : pour refuser d’être l’objet d’un spectacle humiliant, l’orfèvre affirme un refus qui met sa vie enpĂ©ril. De son cĂ´tĂ©, Denys, bafouĂ© devant les camĂ©ras par le petit citoyen qu’il raillait, enchaĂ®ne cruellement celui-ci sous l’épĂ©e et devant les camĂ©ras tant qu’il ne s’excusera pas publiquement.La situation du hĂ©ros sous l’épĂ©e est le sujet de cette pièce de théâtre. Le reality show improvisĂ© autour de lui tente de le faire passer pour un entĂŞtĂ© insensĂ©, puis un dangereux citoyen (accusĂ© tour Ă  tour de prosĂ©lytisme, de viol, de pyromanie) ; mais en risquant sa vie Ă  chaque instant, Damoclès est avant tout un objet de consommation (source d’audimat pour les mĂ©dias, de popularitĂ© pour le tyran, de vente de parfums ou jeux vidĂ©os…). Pour autant, Damoclès ne subit pas complètement cette situation : bien qu’il soit enchaĂ®nĂ© et rĂ©primĂ©, incessamment menacĂ© de mort, s'offre Ă  lui une inĂ©dite occasion d’expression devant les camĂ©ras. Se dĂ©couvrant une vocation de bouffon, le hĂ©ros ne doit-il pas maintenir le fragile Ă©quilibre d’un double discours, entre soumission et hostilitĂ© au pouvoir ?Mais au-delĂ  de ce qu’il pourra dire, le personnage est avant tout en lutte par son corps. Dès le dĂ©but campĂ© dans son refus de s’excuser, sa prĂ©sence mĂŞme sous l’épĂ©e exprime une opposition passive Ă  la tyrannie. Prenant le risque de voir l’épĂ©e chuter sur lui, il lutte avant tout pour sa survie, c’est-Ă -dire contre la baisse de sa propre vigilance : de jour comme de nuit, il faut veiller Ă  ne pas ĂŞtre sous la pointe de l’épĂ©e, il faut Ă©galement Ă©viter de trahir sa haine de la tyrannie. EntourĂ© de vigiles vulgaires, de prĂ©sentateurs vocifĂ©rants, Damoclès cherche Ă  faire entendre sa voix ironique et poĂ©tique. Mais celle-ci ne risque-t-elle pas d’être noyĂ©e ou dĂ©voyĂ©e au milieu du bruit mĂ©diatique qui règne sur le plateau tĂ©lĂ©visĂ© ? Le hĂ©ros d’un cĂ´tĂ© et les prĂ©sentateurs de l’autre (chacun fort de ses actes et paroles) entrent souvent en concurrence sur scène. Les paroles se superposent parfois, crĂ©ant alors une cacophonie qui traduit la lutte latente entre le dĂ©sir de libertĂ© de Damoclès et l’hystĂ©rie des jeux mĂ©diatiques.Au demeurant, que gagne le hĂ©ros Ă  rester ainsi sous l’épĂ©e devant les camĂ©ras? S’il a su affirmer au tyran que tous les hommes sont Ă©gaux devant la mort et s’il a rĂ©ussi Ă  susciter la sympathie d’hommes du peuple dont les cris de rĂ©volte lui parviennent, il est gagnĂ© par de profonds doutes Ă  la fin de la pièce.MalgrĂ© les millions de spectateurs du reality show, le spectacle au centre duquel se pose le hĂ©ros devient accessoire Ă  l’annonce d’une troisième guerre contre Carthage. Une fois seul et persuadĂ© que la chute de l’épĂ©e est imminente, le personnage craint de laisser l’image d’ « un fou qui aura luttĂ© en pure perte » au contraire d’un Socrate, mort en laissant une pensĂ©e et des disciples.