La Grande vie de Jean-Pierre Martinet
Mise en scène de Jean-Pierre Martinet
Avec Denis Lavant


Adolphe Marlaud habite un appartement avec vue sur le cimetière qui domine la rue Froidevaux, une de ces rues où "l’on meurt lentement, à petit feu, à petits pas, de chagrin et d’ennui".

Il vit seul, il a toujours vécu seul, orphelin dès son plus jeune âge ; petit, au teint jaunâtre, il se décrit lui-même comme si laid qu'il évite son reflet dans les miroirs ou les vitrines des magasins. Et pourtant, pendant plus d'une heure, on l'écoute sans sourciller. Il nous raconte son enfance sans mère, morte dans les camps d'Auschwitz, son père dur et traitre, mort dix ans après sa femme.

Adolphe Marlaud vit face au cimetière où repose son père, dont il peut surveiller la tombe de sa fenêtre ; aucune femme ne s'est jamais intéressée à lui, et lui-même ne s'intéresse pas vraiment à elles. Il travaille dans un magasin de pompes funèbres, et se régale à regarder et nous décrire les femmes épeurées qui lui font envie ; pervers, on se croirait soudain chez Nabokov avec son œuvre Lolita quand Adolphe explique comment il a entraîné une jeune fille dans l'arrière boutique pour tenter de la violer, laquelle nymphette est partie en le traitant de "limace molle"...

Un homme bien seul donc... jusqu'à ce que Madame C. décide de tomber amoureuse de lui. On ne sait pas ce qu'elle lui trouve (lui non plus d'ailleurs...), il pense ne pas la mériter... pourtant, telle qu'il nous la décrit, on croirait une ogresse venue d'ailleurs. Quand il nous raconte leurs "rapports sexuels", c'est burlesque, c'est drôle mais on rit tout de même un peu jaune... ses histoires nous dérangent, parce qu'elles ne sont pas ordinaires, parce qu'elles dépeignent un certain mal-être auquel on ne peut pas vraiment faire face seul.

C'est donc tout naturellement qu'Adolphe Marlaud, évoluant dans son univers hors du commun, devient parano, tirant allègrement sur les pauvres chats ou chiens mettant la patte sur la tombe de son défunt père. Il vise le public, il perd toute trace d'humanité et on sent dans son regard une folie latente ; et cette fois, c'est chez Camus qu'on se retrouve, avec Meursault qui, de manière la plus détachée du monde, tire sur un homme. Ici Marlaud se prend pour Dieu,et s'amuse à viser les passants, leur laissant une "dernière chance"... jamais assez tordu quand même pour tuer un homme.

Denis Lavant est l'extraordinaire porteur de parole de ce monologue. Avec pour simple décor un tabouret et un porte-manteau, avec pour simple accessoire un long manteau et un bonnet, il nous fait entendre tour à tour son manque d'envie de vivre, son impuissance à échapper à la grosse Madame C., son désir pour les jeunes veuves... il nous transporte dans l'univers de Marlaud avec un talent inouï. Voir Denis Lavant sur scène est un honneur inestimable, une leçon de vie, une leçon de théâtre aussi. Tenir le public en éveil pendant plus d'une heure, alors qu'on est seul sur scène, n'est pas chose aisée. Mais le pari est tenu, et la création réussie.

Même le salut de l'artiste est un spectacle à lui seul. Son corps devient souple, mou, comme invertébré, et il se jette en avant de tout son léger poids. C'est un salut généreux, entier, qui marque. La présence scénique de l'acteur et sa générosité resteront gravées comme une expérience unique. C'est une pièce dynamique, drôle, touchante aussi par son allure maladroite et son parler franc.

Eva Brunelle





La Grande vie de Jean-Pierre Martinet
Du 12/03/2010 au 13/03/2010
20h30.

Théâtre des Halles
4, rue Noël-Biret
84000 AVIGNON

Réservations : 04 90 85 52 57