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Ibsen a qualifié sa pièce de comédie et il vrai qu’en s’en imprégnant -- d’autant que la fin est inattendue -- on grince des dents et on finit par rire.

INFOS PRATIQUES
Affiche du spectacle
© X,dr
Du 12/05/2018
au 21/05/2018

Nord-Ouest
13, rue du Faubourg Montmartre
75009 PARIS
MĂ©tro Grands Boulevards
Réservations :
01 47 70 32 75
Le 29 mars 1898, quand LugnĂ©-Pœ a crĂ©Ă© Ă  Paris Un Ennemi du Peuple, le public applaudit Ă  tout rompre au moment de la harangue du Docteur Stockmann. On Ă©tait alors en pleine Affaire Dreyfus et les partis se dĂ©chiraient. Avec sa barbe, son front proĂ©minent et son pince-nez, les spectateurs crurent reconnaĂ®tre Emile Zola, le dĂ©fenseur du capitaine. A l’exception du pince-nez, Stockmann, dans la mise en scène d’Olivier Bruaux, est le portrait crachĂ© de ce premier Ennemi du Peuple.

Alexandre de Pardailhan y ajoute sa flamme. Presqu’un feu de femme veuve quand la pièce dĂ©bute : ce mĂ©decin est tellement raisonnable... Il s’entend avec tout le monde, y compris son beau-père, propriĂ©taire de tanneries polluants. Il suit le ronron de ses concitoyens, coiffĂ©s tous de la mĂŞme manière sans qu’un cheveu dĂ©passe. L’ambiance n’est pas dĂ©sagrĂ©able et l’on croirait Ă  une parfaite sociabilitĂ© Avec son idĂ©alisme de disciple d’Hippocrate et la leçon qu’il a tirĂ©e loin d’un sĂ©jour au grand nord du pays, notre hĂ©ros est un altruiste, une sorte d’Abel. OpposĂ© Ă  lui, son frère, le maire de la ville, ne voulant connaĂ®tre que le règlement et jouant les anciens combattants victimes de la guerre – il est amputĂ© d’un bras.

Âpre à la terre et aux intérêts, il n’a reculé en rien pour conquérir la cité. C’est un peu Caïn. Mais, jusque là, Abel et Caïn se supportent. Ils donnent même l’apparence de se complèter : Peter à l’hôtel-de-ville et Thomas, en tant que médecin, à la tête de l’établissement thermal qui attire nombre de curistes et assure à la commune la prospérité. Or voici que Thomas, s’appuyant sur des recherches, découvre que l’exploitation de ses sources est à revoir, faute de quoi... On évoque même la peste.

Ainsi la probité du médecin se heurte de plein fouet aux intérêts de la ville. Et les premiers duels commencent, d’abord par voie de presse. Le docteur Stockmann a tout de même ses partisans et il croit les trouver en la personne de la directrice du journal local, de ses journalistes et de l’imprimeur du dit. Mais très vite, tout le monde se débande. L’escrime mouchetée se transforme en guerre à couteaux tirés.

Presqu’abandonné de tous, le médecin devient l’adversaire des petits commerçants, des artisans et de toutes les associations. Stockmann déploie une telle énergie que celle-ci s’apparente à de la paranoïa.

Au-delĂ  de l’affaire des sources, c’est toute la sociĂ©tĂ© qu’il accuse, lors d’une harangue publique : "(Elle) repose sur le terrain pestifĂ©rĂ© du mensonge. Ce que j’ai dĂ©couvert, c’est que toutes les sources morales de notre existence sont empoisonnĂ©es". Le maire, son frère, s’apprĂŞte Ă  confisquer la parole, mais Thomas, plus exaltĂ© que jamais, continue Ă  assĂ©ner ses vĂ©ritĂ©s : "Le droit est de mon cĂ´tĂ© (...) et du cĂ´tĂ© de quelques individus isolĂ©s. Le droit est toujours du cĂ´tĂ© de la minoritĂ©". Il sera finalement dĂ©clarĂ© Ennemi du peuple. Pourtant, au nom d’une conception humaniste, il frappe le cœur mĂŞme de la mĂŞme politique : "Un parti, c’est une charcuterie oĂą l’on rĂ©duit les tĂŞtes en hachis".

Ibsen a qualifiĂ© sa pièce de comĂ©die et il vrai qu’en s’en imprĂ©gnant – d’autant que la fin est inattendue – on grince des dents et on finit par rire, comme chez Octave Mirbeau.

Cette pièce en fait repose sur un seul personnage. Il faut donc quelqu’un de fort et de puissant, mais qui sait déployer toutes les nuances d’une palette. Dans ce rôle, Alexandre de Pardailhan est le comédien parfait. Il domine l’action, avec une gestuelle appropriée à chaque temps de la « comédie ».Consensuel, avec des gestes larges, il est le bon père de famille, dévoué à tous ceux qui l’entourent. Il ne fait pas de vagues et il est dans le paysage. C’est l’homme du début. Mais la vérité le transforme. Sa voix prend de la hauteur, son geste est vif. Stockmann explose enfin.

Dans son appel au peuple, les mots se bousculent, se heurtent, crèvent les huĂ©es. L’exaltation le gagne, les phrases sont dĂ©cousues. On le sent qu’il lutte. Il lutte de tout son ĂŞtre. Le maire est incarnĂ© par Joseph Dekkers. Ce frère impitoyable est presque convaincant par son pragmatisme. La partition est en mineur, mais Dekkers l’illustre très bien. Belle prestation d’Antoine Masurel en capitaine de navire. On est sensible Ă  sa sympathie, c’est le seul qui offre son secours Ă  la famille Stockmann quand elle est sur le point d’émigrer. Luana Kim – la femme de Thomas – affiche sa couleur en robe Ă©carlate.

Elle est la parfaite épouse, secondée par sa fille, jouée par Vanessa Kreis. On ne peut qu’être sensible au rôle de la directrice du journal (rôle écrit pour un homme) et interprété ici par Béatrice Mandelbrot. Elle affiche beaucoup de chien et une once de familiarité dans un monde dominé par les hommes.

On ne peut s’empĂŞcher de penser Ă  Evelyne Baylet de La DĂ©pĂŞche du Midi. Corto Bertrand et Jean-Paul Lacombe – respectivement journaliste et imprimeur – gravitent dans son ombre en parfaites girouettes. Constance Holm est la petite bonne qui intervient sans cesse Ă  contretemps. Sa prĂ©sence nous rĂ©jouit.

Mention spéciale à Nelson Claudio Djankoff. Ibsen eut adoré cette musique.
Mis à jour le 18/05/2018
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