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Entretien Jean-Luc Jeener prône un théâtre d'incarnation
Homme de foi et de conviction, Jean-Luc Jeener est à la fois auteur dramatique et critique pour Le Figaro. Licencié en théologie, il prône un théâtre chrétien, de sens, de morale et d’"incarnation". Celui qui dirige le Théâtre du Nord Ouest depuis 1997 à Paris, nous a raconté son parcours et sa philosophie. Rencontre avec un être d’exception.

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La Theatrotheque.com : Dans votre livre, Pour un théâtre chrétien, vous parlez d’une véritable "révélation" mystique alors que vous aviez dix-sept ans. A cet âge, le théâtre était-il déjà votre vocation ?

J’ai été frappé par la grâce à cet âge. Je peux effectivement dire que j’ai rencontré Dieu au théâtre. Avec cet art, j’ai toujours eu le désir profond d’apporter quelque chose à mes frères humains. Le théâtre et ma foi catholique ont, dès ce jour, été partie liée. J’ai entamé des études de théologie pour comprendre la parole du Christ et la faire mienne à travers le théâtre.

Le journalisme n’a donc été qu’un moyen...

Au début, j’ai choisi de faire des critiques de théâtre pour vivre. Quand mon père est mort, j’étais endetté et je devais gagner de l’argent. Mais mon métier de critique au Figaro m’a permis de tout voir au théâtre, de me forger une culture et de déjouer certaines illusions de metteurs en scène...

Comment définir "le théâtre de l’incarnation" ?

La tendance est à la destructuration, à la perte de sens, à la provocation. Je veux continuer d’ôter le superflu et de travailler sur la structuration. Le théâtre est l’art de l’incarnation et le christianisme la religion. Sur scène, le comédien est lui-même et le personnage qu’il joue. Comme le Christ était humain et divin, le comédien est parlé par un texte et un metteur en scène mais profondément lui-même. La liberté de l’homme par rapport à Dieu pose le même problème que celle du comédien par rapport au texte et aux directions qu’on lui donne. Le théâtre permet d’entrevoir clairement l’idée de l’incarnation dans le christianisme et se rendre compte que cette idée n’est pas aussi folle qu’on veut bien le dire...

La Compagnie de l’élan, que vous avez créée en 1968, a créé plus de 200 spectacles, en France et à l’étranger... Qu’est-ce qui vous a fait courir ?

J’ai créé la Compagnie de l’élan quand j’étais encore au lycée. Depuis, je ne me suis plus arrêté une seule seconde ! En 30 ans, notre priorité a toujours été d’alterner répertoire classique et création contemporaine. Grâce au soutien du Ministère des Affaires Etrangères, la compagnie a fait des tournées en Afrique francophone,en Europe, en Amérique Latine... J’ai toujours le désir de découvrir des talents, qu’ils proviennent de l’écriture, du jeu ou de la mise en scène. J’ai cru en Yasmina Reza et en Pascale Roze à leurs débuts... Quand j’aime un texte ou une idée, je mets à disposition mon lieu et je relève le défi.

Les pouvoirs publics vous encouragent-ils à le relever encore et toujours ?

L’Etat se désengage tous les jours un peu plus de la sphère de la culture et de l’art. Je ne reçois de subventions qu’émanant de ma compagnie. Le théâtre du Nord Ouest a été sauvé plusieurs fois par des gens du métier, venus à mon aide, comme Francis Huster, Yasmina Reza ou Laurent Terzieff, quand il ne s’agit pas d’un ami d’enfance, Vincent Bolloré pour ne pas le citer, sans lequel j’aurais mis la clé sous la porte.

Que pensez-vous de la révolte des intermittents ?

Supprimer la subvention individuelle serait un acte d’aliénation intolérable. Les Assedic, c’est ce qui permet aux comédiens de dire "merde" à des metteurs en scène, à des directeurs. C’est ce qui leur permet de pouvoir choisir. Il ne faut pas défendre les intermittents en faisant du corporatisme mais, au contraire, poser le problème de la liberté individuelle.

Revenons à votre vision du théâtre. Vos convictions profondément ancrées dans la foi chrétienne sont-elles compatibles avec toutes les écritures? En d’autres termes, pouvez-vous travailler avec des gens qui ne partagent pas vos croyances ?

Je fais en sorte que ma foi ne m’enferme pas dans des préjugés. Cela dit, je vais vers plus de sens, plus de morale... Le théâtre doit nous permettre de retrouver le "sens" en nous, qui sommes des êtres unifiés avant toute chose. Je travaille sur la structuration à l’heure de la déstructuration, de la distance et de l’athéisme. Mais je peux donner ma confiance à des pièces qui ne reflètent pas ma pensée. Il faut de la diversité, des échanges de points de vue ! Le Théâtre du Nord Ouest se décline en plusieurs festivals sur des thèmes particuliers. Ce concept nécessite différentes perspectives.

Qu’avez-vous le sentiment d’offrir aux comédiens qui participent à vos créations, au théâtre du Nord Ouest ?

Je veux leur offrir l’instrument que j’aurais voulu avoir à dix-huit ans, quand je commençais dans le métier. Beaucoup de directeurs et de metteurs en scène sont paresseux, fatigués. Ils voient le théâtre en terme de rentabilité, comme s’il s’agissait d’un art "sérieux". Moi, j’ai fait travailler plus de mille comédiens et je n’ai jamais signé un contrat. Je n’ai pas d’argent, je croule sous les dettes, et n’ai ni comptable, ni ouvreuses, ni serveur au bar... Mais les gens qui m’entourent ont, comme moi, une force de travail immense.

L’alternance est-elle la seule manière de survivre dans ces cas-là ?

L’argent prend parfois le pas sur la création pure. Le principe de l’alternance est d’une richesse invraisemblable car elle permet aux comédiens qui ne vivent pas des recettes de leurs spectacles d’aller gagner leur vie ailleurs. Ils reviennent au Nord Ouest parce qu’ils aiment la liberté que leur donne le théâtre. Ils s’investissent pour une cause tandis qu’ils vont souvent jouer dans d’autres endroits, avec d’autres gens, pour gagner de l’argent.

La programmation du Nord Ouest est très particulière. Expliquez-nous comment elle se divise...

Nous avons opté pour des festivals par thèmes : six mois dédiés à un auteur, six mois consacrés à un thème social, politique, philosophique. Pour chaque cycle, je reçois des dizaines de projets à lire et à étudier. Après le Festival Feydeau, nous en préparons un sur le thème "Justice et politique", avec des auteurs classiques et contemporains.

Jean-Luc Jeener, devant la difficulté de "faire du théâtre" à notre époque, n’avez-vous pas un jour voulu baisser les armes ?

Je suis toujours fatigué face au Seigneur, mais je ne suis pas désespéré. Rien ne m’a fait dévier de ma trajectoire jusque-là. Le travail me fait tenir debout. Le théâtre est un instrument pour faire le meilleur, le seul lieu artistique qui montre l’homme dans sa globalité.


Publié le 19/11/2004
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DINA2016. Vous demandez à monsieur Jean-Luc Jeener, comme sa foi chrétienne est cohérent avec sa morale. Lire la suite ici https://www.facebook .com/%C3%89ric-Laborey-17 73791502860129/?skip_nax_ wizard=true et ici https://youtu.be/XsT 4zAyXp3g
GUY. Bonjour. j'ai beaucoup aimé cet article. Surtout le passage sur Théâtre et incarnation. La position de l'homme et Dieu dans le quotidien. La position du comédien/homme sur scène. De culture chrétienne je suis en recherche de sens à donner à mon activité professionnelle artistique non rémunérée : Auteur et comédien. Jean Luc Jeener m'a entr'ouvert une fenêtre. Merci. Question : Existe-t-il des références sur les liens entre théâtre et spiritualité ? Guy. 8 août 06.
PASCAL. Qu'entend Mr Jeener par déstructuration?Je suis profondément athée (et très fier de l'être),j'ai fait du théâtre à un haut niveau (avec Alain ASTRUC),le texte théâtral n'a jamais représenté pour moi un absolu ,comme l'idée de dieu peut l'être pour un croyant,au contraire ce texte est lui-même la représentation de la condition humaine.
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